« Tu es bizarre »
Comment trois mots suffisent à enchaîner une vie
En latin, copula désigne le lien, l’attache, la laisse. La grammaire française a conservé ce terme pour nommer le verbe « être » dans sa fonction attributive : sujet, copule, attribut du sujet. La structure est si familière qu’on n’y prête plus attention. C’est pourtant dans cette articulation élémentaire que se joue, dès l’enfance, l’une des violences les plus efficaces et les moins identifiées qui soient.
Qu’un parent dise à son enfant « tu es trop sensible », qu’un enseignant inscrive sur un bulletin « José est un élève brillant mais dissipé », qu’un proche assène « tu es comme ça, on ne te changera pas », et l’attribut cesse de décrire un état passager pour assigner une identité à l’interlocuteur ainsi appréhendé ou défini. La copule attache, fixe, immobilise. Certes, dire « tu es grand » ou « tu es mon fils » ne fait violence à personne. Mais lorsqu’une figure d’autorité manie cette structure sans réplique possible, lorsque l’assignation se trouve répétée, intériorisée, soustraite à toute contestation, alors un comportement est érigé en essence, une phase en identité, une appréciation subjective en verdict. Et cette sédimentation finit par constituer ce que l’on pourrait appeler un premier récit de soi, un récit dépourvu d’auteur véritable, non pas écrit mais gravé dans la conscience du sujet.
C’est ce que je propose de nommer une servitude narrative, et ce pour désigner l’état d’un sujet qui n’écrit pas son histoire mais qui se trouve, à son insu, écrit par elle.
La littérature offre de ce mécanisme des démonstrations d’une acuité remarquable. Dans L’Enfant de Jules Vallès, la mère de Jacques Vingtras ne cesse de qualifier, de jauger, de définir son fils : elle parle de lui comme on parle d’un être insuffisant à corriger, d’un enfant décevant. Et peu à peu, Jacques apprend à se dire dans ces mots-là, à se constituer comme sujet à l’intérieur même du discours qui l’assujettit. Un épisode, à cet égard, concentre l’ensemble du processus. Le père se blesse en taillant un chariot. La mère, dans un accès de rage, fait de l’enfant le coupable d’un accident qui n’a rien à voir avec lui. Le narrateur écrit alors cette phrase d’une précision implacable :
« Je n’ai pas cinq ans et je me crois parricide. »
Il convient de s’arrêter sur cette phrase, car elle contient à elle seule tout le mécanisme évoqué ci-dessus. L’enfant se regarde depuis l’extérieur, se prend lui-même pour objet de jugement, et se fige en catégorie morale, reproduisant sur lui-même l’opération que les adultes ont accomplie avant lui. Le point décisif tient à ce que le jugement ne provient plus seulement de l’extérieur : il est désormais relayé de l’intérieur. L’enfant ne subit plus l’accusation, mais la reprend à son compte. Le je dont il est question n’est pas le je narrant, c’est-à-dire le je de l’écrivain, mais le je narré, c’est-à-dire le je de l’enfant raconté. Or, ce je se considère comme objet, ce que révèle le pronom personnel me en position de COD auquel est associé l’adjectif attribut de l’objet parricide.
Cette logique d’appropriation du récit des adultes par l’enfant atteint son point d’aboutissement dans une formule dont la structure mérite d’être méditée : « Plus elle m’arrache de cheveux, plus je suis persuadé qu’elle est une bonne mère et que je suis un enfant ingrat. » La violence se constitue en preuve d’amour ; la souffrance, en preuve de faute. La copule accomplit ici son œuvre la plus perverse, dans la mesure où elle ne se contente plus d’assigner l’enfant mais en tant qu’elle organise la servitude en système, qu’elle la rend rationnelle aux yeux mêmes de celui qui la subit.
Mais il suffit de relire la première phrase pour apercevoir ce qui, dans l’écriture de Vallès, fait basculer le dispositif. Le narrateur n’écrit pas : « Je suis parricide. » Il écrit : « Je me crois parricide. »
Par ce seul verbe « croire », tout change de régime.
Le sujet n’est plus confondu avec l’identité qui lui a été assignée. Une distance apparaît, en effet, infime certes, mais essentielle. L’adulte qui écrit, le je narrant, regarde l’enfant qui a vécu, le je narré, croire à un mensonge. Et il le donne à voir au lecteur. Il ne prononce aucune dénonciation frontale, n’a recours à aucune moralisation explicite. Il ne fait que raconter. Et c’est précisément cette retenue qui produit l’effet de désenchantement, car la puissance du récit imposé tenait tout entière à son mutisme. Il structurait l’identité dans l’ombre. Dès lors qu’il se trouve exhibé comme récit, exposé comme construction discursive, il cesse d’opérer telle une évidence et redevient ce qu’il a toujours été : une parole contingente, historiquement située, susceptible d’être reprise et refigurée.
C’est en ce point précis que se situe le travail que je propose sous le nom de narrathérapie existentielle. Ce que Vallès accomplit par les moyens de la littérature, cette mise à distance du récit hérité par l’exercice d’une écriture souveraine, un accompagnement par l’écriture peut le rendre accessible à quiconque entreprend de reprendre la main sur sa propre histoire. Il ne s’agit pas d’effacer les faits, ni de récuser le passé, mais de transformer ce qui agissait comme un décret muet en un matériau de pensée, de forme et de bifurcation. Il est alors question de passer du statut de personnage écrit par d’autres à celui d’auteur de sa propre cohérence.
Une vie ne change pas parce que le passé change. Elle change lorsque le passé cesse d’être un destin.
Je suis Jérôme Stéphan.
J’accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, écrire et transformer leur histoire.
Agrégé de lettres modernes et spécialiste de la narrathérapie existentielle, j’aide chacun à révéler sa signature narrative et à réconcilier son histoire visible avec son histoire invisible.
J’interviens en séances individuelles et en ateliers d’écriture pour faire émerger une parole claire, juste et vivante.📬 Me contacter : salv.all.js@gmail.com
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J’ai immédiatement pensé à Vipère au Poing. Même si c’est un peu éloigné de la précision de ton sujet :)
Très intéressant, en tout cas ce lien entre la littérature et la psychanalyse.
Je pense que c’est un bon format qui pourrait être décliné en décortiquant, plein de livres et de passage de ses livres !
Se comprendre soi-même par l’analyse littéraire et assumer cette démarche en tant que telle, thérapie par la littérature, j’adore.